MediaPart, juge (véreux) et partie (rageuse) du journalisme moderne
S’il y a une profession honnie dans le secteur de la communication et dans le coeur des internautes, c’est bien celle du journaliste. Plume aliénée, intérêts mesquins, imbroglios économico-politiques, liberté de la presse assujettie à celle des capitaux, le journaliste doit louvoyer sans cesse entre les élans libertaires de sa plume et le piquet auquel sa condition de forçat du caractère le retient prisonnier. Et ça, sur Internet, ce n’est pas du tout du goût des lecteurs qui ont goûté au charme goûtu de l’écriture gouleyante.
Surfant sur la vague contestataire avec une facilité coupable, MediaPart s’affiche ouvertement comme une alternative basée sur des observations négatives. Négatif ne voulant pas dire constructif, qu’est-ce que MediaPart peut bien nous proposer de nouveau ?
Liberté, égalité, fric à volonté
MediaPart, en version bêta, propose actuellement un libre accès à son site, lequel manque cruellement de contenus et n’est là que pour assèner avec force ses principes vus et revus. Lorsqu’il sera lancé officiellement au début de l’année, son accès sera alors restreint et payant. On peut donc dire, sans trop se mouiller, que MediaPart n’a pas étudié le marché du Web et le fonctionnement des applications et sites, puisque qu’il lance une version bêta accessible à tout le monde avant de sortir une version officielle limité à ceux qui payent. Mais passons.
Extrait de l’invocation de François Bonnet :
« Média à part ; média participatif ; MediaPart. Quel est ce projet auquel nous vous demandons dès aujourd’hui d’adhérer? Il est celui d’un nouveau site d’information et de débats. Nouveau par les envies journalistiques qu’il portera. Nouveau par la relation particulière qu’il développera avec vous, internautes simples lecteurs ou – mieux – adhérents devenus collaborateurs et co-acteurs d’un média de nouvelle génération.
La défiance grandissante envers une profession – le journalisme –, la recherche de lieux de débats, d’échanges et de création plus maîtrisés obligent à l’invention. La crise quasi généralisée des systèmes d’information offre cette opportunité : à vous, à nous, de créer de nouvelles règles de débats, de produire différemment une information de qualité qui se distingue du vacarme ambiant. »
Et l’intervention quelque peu vindicative d’un des fondateurs de MediaPart, Edwy Plenel :
De la prétention de mauvais goût
Qu’est-ce qu’on en retire ? Que MediaPart a l’immense prétention de renouveler le genre et créer un nouveau journalisme, en crachant sans ménagement sur le journalisme traditionnel actuel – Celui qu’on a le plaisir de lire dans le métro, devant sa tasse de café ou au boulot sur son ordinateur. En le remplaçant par quoi ? Par un journal en ligne qu’il faut payer. Il faudra me démontrer l’originalité du concept.
On apprend également grâce à MediaPart, fin connaisseur du milieu, que les journalistes sont des êtres intéressés et d’une partialité grandissante, indignes de confiance et partie prenante dans toute question économique, politique, financière ou autre information respirant le scandale. Quelle vile attaque d’englober tous les journalistes dans une boue infecte de cette nature… Comme si chacun des gratte-papiers, soumis à des influences qu’ils rejettent, payés une misère quand ils ne portent pas un nom qui résonne “reporter” ou qui respire le présentateur télé, étaient tous de cet acabit.
Je ne dis pas qu’à l’heure actuelle le journalisme n’est pas en crise. Assurément, il l’est, entre débauche de gros titres et besoins de financement énormes. Mais il a été prouvé, par différents sondages et débats, que les lecteurs n’avaient pas un déficit de confiance aussi profond que certains charognards de tout poil (et plumes…) s’amusent à clamer à tout-va. Ce qui menace le journalisme n’est pas les instruments qui font la ligne éditoriale d’un canard, mais les différentes alternatives à l’information en 3 colonnes. Et que nous propose MediaPart ? Un journal agressif envers sa propre profession, qui se pense avant même d’être sorti de sa coquille, fondateur et leader d’un grand mouvement de la presse pour la garantie de son indépendance. On se croirait dans une manif d’étudiants en goguette.
Et le prix de l’indépendance et de la garantie de la liberté de la presse, saupoudrée d’une recherche de qualité exacerbée, donne en fin de repas une indigestion mentale que les assiettes presque vides présentées n’auraient pu faire supposer, et une sévère attaque frontale lorsque le malheureux convive se voit présenter l’addition.
« MediaPart sera un site d’informations et de débats en partie payant : 5euros par mois pour les moins de vingt-cinq ans et les chômeurs ; 9 euros par mois pour les autres. Une adhésion de soutien, à partir de 15 euros par mois, vous permet d’offrir une adhésion gratuite pendant un mois à trois personnes de votre choix. »
Une adhésion qualifiée de”morale” et non financière. Du rachat de conscience ?
Et au fait, tout ça pour ?
« En adhérant à MediaPart, vous choisissez de soutenir un journalisme totalement indépendant, de qualité, et dans le cadre d’un site participatif. En adhérant, vous deviendrez membre du site et de notre communauté. Vous bénéficierez de services et d’espaces personnalisés. »
Ah, voilà le concept de MediaPart : Des débats, une page perso et des journalistes indépendants qui en profiteront certainement pour donner leur avis.
- Minute de silence -
Tiens… Mais ça ne vous rappelle pas vaguement quelque chose ? 3 colonnes à la une, des articles, l’investissement de l’auteur, des commentaires et des discussions ? Oui oui, MediaPart est bien en train de nous proposer… Du blog payant.
Je vous laisse aux mains expertes de Michel Broué, Président de la Société des Amis de MediaPart – Rien que ça, déjà… :
Une volonté stérile qui fleure l’intérêt personnel
Que peut-on en retirer, objectivement, outre l’immense satisfaction personnelle des amis de MediaPart (que je qualifierais somme tout de grosse masturbation intellectuelle collective, tellement je trouve ce concept d’attaque d’une profession déjà malmenée honteux et mesquin) ? Du vide, du vent, du brassage d’air.
Le journalisme est en crise, ce n’est pas une nouveauté. Ceux qui résistent encore à la vague d’assaut menée par le Web sur la presse traditionnelle sont des journaux tenus, soutenus, sauvés de la noyade chaque jour par de gros industriels ou financiers dont l’intérêt principal n’est ni l’altruisme, ni la liberté qualitative de la presse. Mais pour sauver la profession que l’on aime et à laquelle on appartient, faut-il avec bonheur lui taper sur les mains pour l’éloigner du bord, et lui appuyer joyeusement sur la tête pour la noyer davantage ?
MediaPart est une initiative qui n’a aucun avenir – Du moins, qui pour moi, ne doit pas avoir un quelconque avenir. Parce qu’elle est vaine, surfaite et laisse un goût amer dans l’esprit de beaucoup des internautes qui l’ont approché. Parce qu’elle n’a même pas compris qu’elle avait en face d’elle de vrais concurrents intéressants et lus : Des médias d’information gratuits et pertinents comme l’indétrônable Rue89 (qui lui au moins a l’honnêteté d’afficher ses opinions politiques), et surtout, les blogs… Ceux qui, malgré des débats stériles sur les revenus supposés des posts sponsorisés et de la publicité, offrent à tous des contenus généralement, quoi qu’on en dise, pertinents, inédits, saupoudrés d’une touche d’esprit critique et d’une volonté de faire participer et réagir son lectorat. Un auteur auquel on accorde généralement bien plus confiance à la subjectivité honnête qu’à un vieux renard journaliste qui ne trouve plus son compte en banque ? dans la presse traditionnelle…
°
Ils l’ont goûté et n’ont pas aimé son goût rance :
> TechCrunch et la proposition vide de MediaPart
> ChouingMedia flaire quelque chose qui sent mauvais
Ils l’ont goûté et n’y ont pas vu d’amertume :
> Ecosphère pose des questions mais soutient






Bonjour Lousia, merci pour la citation de chouingmedia.
Je te rejoins largement sur un point : si les journalistes avaient moins gerbé sur leur profession, dont 90% des membres sont respectables, la crise serait largement plus digeste.
D’autre part, j’ai un doute sur la capacité des licenciés de la presse papier a être soudain très pertinents sur internet. Et quand ils annoncent une révolution médiatique sur un média qu’ils n’ont jamais compris, je rigole des genoux…
De rien, Cedric.
Mon article est virulent, à dessein, et je te rejoins sur tes observations. C’est un marché qu’ils ne connaissent pas et sur lequel ils arrivent en terrain conquis… En ayant même pas réalisé que d’autres n’ont pas attendus pour avoir de bonnes idées. Oserais-je, de “meilleures idées” ?
Le succès de la formule abonnement d’Arrêt sur Images démontre toutefois qu’un modèle payant peut marcher sur le net, lorsqu’il s’appuie sur une notoriété pré-existante lancée par les médias traditionnels (la télé pour Schneidermann, Le Monde pour Plenel).
Pour le reste, au niveau de la liberté de la presse, le problème en France est plutôt dans un contrôle des grands médias de masse diffusant chaque jour au plus grand nombre : le JT de TF1, les Une des grands journaux…
C’est un problème de hiérarchisation de la diffusion des infos au grand public.
On trouve presque toutes les infos voulues, ici ou là, mais il est difficile de focaliser l’intérêt d’une majorité de Français sur un sujet, sans une grande puissance financière.
Donc on peut se demander effectivement si un site diffusant à un petit nombre d’abonnés apportera une valeur ajoutée réelle, puisqu’en France, déjà, la plupart des infos circulent, c’est l’accès au grand nombre qui est difficile.
Les sites contestataires intellos, avec abonnement, ne s’adressent pour ainsi dire qu’aux convaincus, et élargissent peu le public de destination des infos.
Salut Ax,
attention tout de même : Arrêts sur image n’est pas encore un succès complet… Ils ont 25 000 souscriptions, ce qui me parait etre un excellent score. Mais à 30 euros chacune, cela ne rapporte “que” 750 000 euros. C’est bien, mais pas suffisant pour être considéré comme un succès. Surtout comparé aux 200 000 signatures recueillies lors de la pétition.
“cela ne rapporte “que” 750 000 euros”
C’est un tout petit budget si l’on se réfère aux budgets TV.
Mais c’est un budget astronomique pour la blogosphère, une équipe de quelques personnes tenant un site Internet.
(En parlant de succès, je parle de succès éditorial : avec 750000 euro on peut travailler.
Je ne parle pas d’enrichissement. Ce n’est pas Facebook, on est d’accord).
@ Cedric
Je viens de lire ton billet sur chouingmedia, qui fait bien le tour de la question
Assez d’accord avec toi.
Sur la question du budget, raisonnant en blogueur, le budget d’ASI version net me semble une très belle somme.
Mais lorsqu’on prend en compte les coûts professionnels d’un service journalistique d’investigation, le budget paraît effectivement plus limité.
Salut Ax,
merci pour la visite chez moi
750 000 euros, c’est un bon début, beaucoup de start-ups espèreraient avoir ce financement.
A suivre en tout cas. Comme d’habitude, l’histoire des médias est fantastique !
Les gens qui ont pris cette initiative ne remettent pas en cause le modèle journalistique auquel ils ont toujours adhéré : l’idée qu’il y aurait d’un côté le savoir, et de l’autre, le non-savoir. La question de l’échange entre ceux qui “sauraient” et ceux qui “ne sauraient” pas est à peine abordée, de manière totalement superficielle.
Ces journalistes “rebelles” se sont soumis à toutes les dérives qu’ils dénoncent aujourd’hui : ils “découvrent” in extremis ce que les lecteurs savent depuis longtemps.
Ce sont eux qui propulsent depuis des années une poignée de prétendus philosophes et de prétendus experts, qu’ils ont transformés en vedettes, pour fidéliser les lecteurs. Ils ont toujours accepté le système du cumul. Tel journaliste, tel philosophe est devenu omniprésent grâce à eux, et uniquement grâce à eux.
Ces journalistes ont pratiqué une censure systématique sur les articles produits par leurs confrères étrangers.
C’est Internet qui a permis aux lecteurs (multilingues) de comprendre qu’une information tenue pour certaine ou importante en France est ignorée ou contredite par les journalistes d’un autre pays.
Le groupe de Mediapart critique la mainmise des puissances financières sur les journaux mais pour ce qui est de la critique de toutes ces habitudes, attitudes et vision du monde de leur propre milieu, et de la formation donnée dans les écoles de journalisme, vous pouvez repasser.
Je ne donnerai pas un centime à Mediapart. Ces gens réagissent beaucoup trop tardivement pour être le moindrement crédibles.
Leur tentative me paraît être une réaction liée à une volonté de récupération dans un but strictement corporatiste et autopromotionnel (ou alors c’est le PS qui est derrière, ce que je comprendrais dans les circonstances).
Des sites gratuits passionnants existent, et depuis longtemps : Dedefensa, Counterpunch, Global Research, le site des troskards anglais.
Quel horreur, ce Plenel !