Blogs : La grande désillusion
2018. Je croise Richard sur le seuil de l’ANPE, une bière à la main, l’air hagard, hébété, comme d’habitude. Sur le banc se soutiennent mutuellement Damien et Cédric, blafards et maigres comme des chats efflanqués, malgré leur dernière mission de manutentionnaires.
Je feuillette quelques pages, quelques annonces poisseuses accrochées ça et là, comme de vieilles photos dont on ne veut plus et dont on sait que faire. Inutile de patienter, la perspective de passer ma matinée à attendre que la voix glaciale de Vincent, apprenti fonctionnaire aigri par des années de désillusion, écorche mon numéro pour m’apprendre qu’il n’y a rien pour moi me donne des sueurs froides. J’hésite à aller offrir une cigarette à Richard, mais je me ravise – Je sais qu’il ne me reconnaitra pas.
Pas à pas, remonter la rue qui mène à mon studio, l’escalier branlant où survivent des colonies de mouches, ouvrir la porte qui grince, m’étaler sur un canapé avachi, vestige d’anciens achats compulsifs dans les magasins de déco, donner à manger au chat – Et puis quoi ? Passer la journée devant l’écran de télévision, m’amuser avec l’écran tactile d’un four qui n’est plus sous garantie, regarder la vie à la fenêtre… Les journées passent, et ma vie avec.
Reconnaître avoir loupé le coche et raté une marche ne fut pas chose facile. Il fallût l’extirper comme un couteau dans le coeur, comme un pieu dans le ventre, comme une sangsue affamée. Nous n’avions rien vu venir, rien voulu voir venir, attachés à nos privilèges et à notre modèle comme les vieux cons que nous avions tant détesté pour leur prudence et leur frilosité.
Mais quoi, nous pensions avoir trouvé le nouveau média, la poule au oeufs d’or, l’Atlantide du capitalisme ! Le Web, média participatif, et son fer de lance, la blogosphère toute entière, nous appartenait. Mieux que le pays de Pount, et bien moins difficile à atteindre.
La belle vie, les opportunités, les tapis rouges et les plans de carrière, nous avions tout prévu. Pourtant, nos mines hautaines et cette façon d’avancer en prétextant avoir la science infuse aurait du nous mettre la puce à l’oreille : Un média mené par des égocentriques et des opportunistes, dans sa grande majorité, une poule aux oeufs d’or portant dans ses plumes le virus du complexe de supériorité, ne pouvait n’être qu’une brève aventure à raconter à ses petits-enfants, dans la même veine que le Croque-Mitaine.
Les blogs avaient explosés. La publicité, les marques, les politiques nous avaient courtisés et ouverts leurs portes, jusqu’au plus hautes autorités de l’Etat et jusqu’au plus côtées des entreprises du CAC 40. La chance nous souriait d’une manière si honteuse que l’on se serait crû revenus à une ère industrielle façon Web. Etudes ou pas, un peu de culot et deux accords de guitare suffisaient, avec un peu de piston, à devenir directeur de création dans une agence de pub.
Mais ce qu’on appelait média de masse s’est écroulé comme un château de carte. Les lecteurs, ces internautes fidèles aux blogs qu’ils appréciaient, avaient flairé l’odeur persistante de l’argent et avaient massivement migré vers l’Atlantide, dépassant de beaucoup ses capacités pécuniaires.
Mais cet engouement, né d’une fibre capitaliste fleurant bon l’opportunisme, aurait pu se résorber de lui-même. C’est autre chose qui précipita notre chute. Les blogueurs se lisant entre eux, le média de masse a fini par se transformer en élite jalouse de ses privilèges. Exit, les internautes simples lecteurs et commentateurs, les rancœurs et clans se multipliaient dans une ambiance de fin du monde.
Peut-être qu’avec du temps, et le renouvèlement des têtes d’affiche… Mais nous n’avions pas de temps, nous forçions la bête, nous crevions les chevaux sous nous pour galoper toujours plus vite vers le soleil – Un soleil couchant qui nous a plongé dans les ténèbres.
Nous n’avions pas pris le temps d’observer autour de nous, et de nous rendre compte qu’autour des blogs se livrait une bataille millénaire, dont aucun de nous ne sortirait indemne. Les blogs n’intéressaient plus personne, les marques, encombrées par des luttes intestines, ne pouvaient plus vendre leur espace à un clan sans que l’autre lapide ses produits, tout s’écroulait et nous restions à bord, comme des capitaines sûrs de leur bateau – Sûrs de leur épave.
Le Web était une anarchie provisoire, et nous aurions dû l’envisager raisonnablement avant de nous jeter dans la gueule du loup. Les terminaux mobiles, la Web TV, les liaisons et la communication avaient trouvé tant de chemins de forêt que notre autoroute prolixe était dépeuplée, vide – Vide de sens, surtout.
Se recycler fût difficile, voire impossible pour la plupart d’entre nous. Nos compétences étaient du vent, ne se basaient que sur des personnes que nous connaissions, que nous avions vu une fois, dont nous avions un numéro de téléphone ou une adresse mail. Dans la folie des blogs, nous avions oublié de faire ce que nos aînés avaient toujours fait : Continuer à faire grandir ses compétences, apprendre, se former. Nous n’avions rien vu venir, rien compris, rien assimilé.
Dans quelques mois, mon immeuble un peu ancien, charmant et typique avec son escalier en bois, ses fenêtres aux volets qui grincent et ses cafards d’époque, sera rasé, pour devenir le fer de lance de nouvel immeuble parisien de Moben, le groupe de téléphonie italo-russe qui a fait de l’écologie son moteur publicitaire. Ne m’en demandez pas plus – Je ne sais pas quel est leur modèle économique, comme la publicité mobile fonctionne, comment l’écologie a atterri là-dedans. Je ne sais pas, je ne comprend pas.
J’entame demain ma dernière mission pour la boite d’interim pour laquelle je travaille de 3 ans. Un peu de secrétariat me mettra au chaud pour 3 semaines. Ensuite, j’irais rejoindre Damien et Cédric sur la liste des manutentionnaires – Il faut que j’appelle Eric pour savoir s’il veut toujours travailler sur le chantier Moben, et que je m’achète un peu de crème pour les mains, tiens.





[…] Le billet en question Bloggeurs ne négligez pas […]
whaou quel optimisme! appocalypse now version bloggosphère…inquiétant et rassurant à la fois. rassurant de savoir que blogger n.est pas un métier mais une passion. passion dévastatrice. çà je ne saurais dire…
C’est peut être mon côté provincial, mais je ne me suis jamais senti dans cet engrenage…
Les clans de blogueurs, tout ça, ça me semble tellement loin, en meme temps, ce n’est qu’à 3h de TGV…
Mon meilleur conseil (si je puis dire, vu que je ne donne jamais de conseils) serait : reste fidèle à toi même.
Moi qui me voyais riche, célèbre et adulé par toutes les geekettes de la planète dans dix ans, j’ai peur d’un coup =S
Plus sérieusement je pense que beaucoup de blogueurs (pas tous hein) on cette capacité d’adaptation qui fait qu’il ne seront pas perdus, c’est d’ailleurs ce qui fait d’eux des early adopters.
*retourne à ses livres et ses cahiers, ça peut servir finalement*
Rhaaaa, lovely ! Très très bien vu…
Excellent, je m attendais a une fin plus percutente, ambience fin du monde, mais un retour a la vie normale c est aussi bien…mon cote Azimov peut etre.